Au téléphone, il s’agit d’une jeune femme. Elle a
trouvé un chien,
elle voudrait savoir s’il a une puce électronique.
Moi j’étais au
téléphone avec mon patron, parce que j’essaye de faire des radios à un chien et j’ai un
problème de
développement.
Je lui dis, OK, qu’elle peut me l’amener
pour voir s’il a une puce, mais je sens venir le plan foireux s’il n’a pas besoin de soins je ne pourrai pas le garder. Justement, me dit-elle, elle lui a donné à manger, et il a des difficultés à manger,
justement ; elle a l’impression qu’il est blessé.
On discute trois minutes, je suis de sale humeur mais je crois parvenir à rester pro et à la cacher, entre ce problème de développement de radios, la chienne au chenil-je-sais-absolument-pas-ce-qu’elle-a-et-ça-m’emmm-fortement, et puis ça.
Les animaux errants, c’est LA tuile sur laquelle je déteste tomber (enfin quand on y
réfléchit, y’a pas mal de tuiles sur lesquelles je déteste tomber).
Bon, parce que, en trois mots, les animaux errants, c’est censé être le problème de la municipalité. Qui me semble-t-il
devrait « avoir » un chenil de fourrière contactable 24 heures sur 24 et puis un vétérinaire dédié.
Sauf que tout ça c’est coûteux et souvent les animaux errants c’est le cadet des problèmes du maire
ou en tous cas c’est l’impression que tu as toi le véto dans ton coin (je remercie à ce sujet par
avance mes honorables lecteurs de ne pas polémiquer, j’ai bien parlé d’ « impression » sous
entendu « personnelle » et quand je mentionne « toi le véto dans ton coin » c’est en fait de moi que je parle).
Et souvent en
tous cas dans mon expérience personnelle c’est le bordel.
Si on t’amène un chien (NB dans les paragraphes suivant, à peu prés toutes les mentions « chien » pourront être heureusement remplacées
par « chat ») errant à toi le véto dans ton coin, tu regardes s’il est identifié,
tu regardes s’il a besoin de soins.
Si non identifié et besoin de soins (sous entendu de « soins relativement importants »), t’es dans la
merde. Parce que, faut pas croire, t’as un cœur et t’aimerais bien le soigner. Mais t’es aussi patron
d’une entreprise qui ne peut pas travailler à perte — ou un employé de cette structure qui essaye de
travailler aussi dans l’intérêt de l’entreprise, donc pas à perte.
Et on ne parle pas d’un chien errant par ci par là, parce que si tu commences à les soigner gratos, ça va très vite être la suite de Fibonacci, le nombre de chiens et chats que t’auras à soigner gratos sans compter tous les gens qui t’amènent un animal en disant qu’ils l’ont trouvé alors que c’est le
leur.
La jeune femme me dit qu’elle n’a pas de voiture, elle verra lundi avec son véto ; le problème temporairement réglé, je retourne à ma radio.
Elle me rappelle plus tard, j’ai à peine terminé avec mon chien à radio, je sais toujours pas ce
qu’a la chienne que j’ai dans le chenil et j’ai pas eu le temps de rappeler maman-dragon pour le cadeau d’anniversaire de
mademoiselle-petite-fleur.
Finalement elle (la
jeune femme au téléphone, tout le monde suit ?) ne peut pas garder le chien chez elle, elle me
l’amène. Avec un sentiment croissant d’anxiété, je lui répète que si le
chien n’a pas besoin de soins je ne pourrai pas le garder (et s’il a besoin de soins, je fais comment, et s’il n’a pas besoin de soins, ai-je le cœur de le renvoyer dans la
rue).
Quand j’ouvre la porte, un moment plus tard, ce sont deux ados et une jeune femme à peine plus âgée qui sont sur le seuil.
Dans les bras de la jeune fille, un petit chien probablement tondu de pas si longtemps, et qui a l’air tout
décati, jaune très clair, ou blanc, peut-être, la barbe tâchée d’une hypersalivation pas récente.
La jeune fille qui le porte me remercie de l’accueillir et je ne réponds rien à cela, super gênée en mon for intérieur.
On le pose sur la table, je pose deux-trois questions, j’enfile des gants et ouvre la gueule du petit toutou sympa.
Que je referme avec une exclamation de dégoût désolé à mi-voix, manquait plus que ça.
La petite bête ne porte pas de puce électronique mais un tatouage est lisible dans son oreille.
Qui renvoie à un
numéro de téléphone d’un monsieur ou madame Crue-d’hiver, à quelques 600 km d’ici.
Au téléphone, une voix de femme sympa. Non, elle ne possède pas de
chien, juste un chat, et comme je progresse dans mes tentatives pour comprendre, elle me dit ne pas s’appeler Crue-d’hiver et qu’elle a toujours eu ce numéro de téléphone fixe,
depuis son emménagement dans son domicile en 2004.
Le chien a été tatoué en 2000, de toutes façons, alors il est fort possible que son maître ait eu ce numéro de téléphone, avant de déménager et d’omettre le
changement de coordonnées, comme beaucoup de gens.
Je prends mon
courage à deux mains pour expliquer aux jeunes gens que je suis désolée mais que je ne peux rien pour eux.
Que ce chien a
certes des problèmes de santé, mais qui ne sont aucunement liés à un accident ou quelque chose comme
ça, et qui ne nécessitent pas une hospitalisation. Je vais lui faire des
injections pour dire que j’ai fait quelque chose le soulager, et
il faut qu’ils l’amènent à la poolice municipale qui le confiera à la SPAAA.
La jeune fille me demande si elle ne pourrait pas avoir le numéro de téléphone que je viens de composer : peut-être la poolice pourrait-elle retrouver l’ancien propriétaire…
Mais, non : si des policiers (municipaux) viennent me le demander, je leur donnerai, mais pas à des
particuliers — puisque ce téléphone n’est plus attribué aux propriétaires du chien, je ne pense pas être autorisée à le dévoiler
à des particuliers.
Je lui explique que cette pauvre bête a un gros problème de langue, probablement une tumeur de la langue.
Si on ne retrouve pas ses maîtres — seuls à même de décider comment le soigner à priori — rapidement, il faudra peut-être l’endormir pour éviter qu’il ne souffre, mais moi je n’ai pas le droit de le faire, là, ce soir, et eux ne peuvent rien de plus pour lui, à part le confier justement à la fourrière qui fera ce qu’il faut.
Je suppose que je
devrais peut-être leur demander une participation symbolique aux soins mais je ne le fais pas.
Ils repartent le chien dans les bras et elle me remercie de nouveau.
Moi j’ai honte de ne pas pouvoir / vouloir faire plus. J’ai mal au cœur pour ce pauvre chien. Dans ce genre de circonstances, je sais très bien que je ne suis qu’une pauvre tâche qui rêverait de pouvoir sauver le
monde et qui n’assume pas de ne pas se donner les moyens de sauver au moins quelques animaux errants par ci par là. Vaste sujet de réflexion.