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2 octobre 2007 2 02 /10 /octobre /2007 22:33

J'ai très longtemps habité près d'un pont SNCF, tout au nord de Paris.

 

Un pont très noir, qui tremblait au passage des trains de marchandises, un pont que j'aimais.

 

Comment pouvait-on aimer un tel amas de ferraille, lui trouver un quelconque charme ? Sans aucun doute, je devais être le seul dans ce cas.
Mais j'étais malheureux, alors. Ma vie était terne, rythmée par des allées et venues entre un bureau stérile où mes collègues me donnaient en permanence envie de hurler et mon appartement vide où la lumière ne pénétrait pas, où la poussière s'accumulait sans que j'aie envie de l'époussetter.
Je m'éveillais le matin d'un seul coup, trés nettement, souvent avant la sonnerie du réveil et récapitulais le programme de la journée, y cherchant quoi que ce soit d'intéressant, de joyeux, n'importe quoi qui m'aurait donné envie de me lever.
Je partais au travail, revenais à midi, ou pas, parfois, repartais, revenais plus ou moins tard...
Entre l'arrêt de métro et mon appartement, il y avait ce pont que j'avais décidé de nommer le pont de l'évasion et moi je passais à côté. Il surplombait le périphérique de même que le pont routier sur lequel moi j'étais.
J'avais le vertige à la vue des voitures passant en contrebas.
Là sous mes yeux, mes deux options : passer par dessus le parapet, m'envoler, vite, droit, m'enfuir de cette vie sombre dans laquelle je ne trouvais aucune lumière. Je pensais cela trés vaguement, en finir avec un peu de panache, en finir, tout court. Mais outre que, si vraiment l'on veut tirer un trait, autant de ne pas risquer d'emporter quelqu'un qui n'a rien demandé avec soi, je savais au fond que je n'en serais jamais capable. Je savais que j'avais trop peur du vide pour sauter, trop peur de vivre réellement ce moment affreux où l'on s'écrase au sol...

La deuxième option, à 100 mètres à peine de distance au dessus du périph, ce pont SNCF, le pont de l'évasion.

Le matin il se détachait majestueux dans le soleil levant et c'était, en fonction de la saison, de la météo, de mon heure de passage, quasiment la seule fois de la journée où je voyais un rayon de soleil.
Le soir je le devinais à peine.

Endormi sous ma couette la nuit, j'entendais le bruit rythmé des caténers et je rêvais d'évasion. Je n'ai jamais vu de train de voyageurs passer dessus, curieusement. Je ne voyais jamais que les trains de marchandise qui passaient lentement.

Train-pont2.JPG

Image trouvée sur  http://www.objectif-suede.com à l'adresse http://www.objectif-suede.com/show_image-733.html

Ça aurait trés bien convenu aussi.
Remplir un sac, tout laisser derrière soi, attendre le passage d'un convoi et me hisser trés vite dans un wagon désaffecté. Me coucher la tête sur mon sac et dormir tandis que le train m'emporterait vers l'aventure.
Je savais trés bien que tout ce qui, dans ce scénario, était facile ne correspondait en rien à la réalité.

Qu'un train de marchandises ne peut guère vous entraîner  vers une vie nouvelle. Qu'il y ferait froid, que je risquais de passer sous le train, qu'il y avait toutes chances pour que le premier douanier venu me découvre... Ah, avoir le courage de faire quelque chose.
Je regardais ce pont qui avait fini par symboliser tout à la fois, mes tristesses, mon espoir de bonheur à venir, mes rêves d'évasion. Les courants d'air qui régnaient toujours à cet endroit excusaient la rougeur de mes yeux. Et puis il fallait, soit aller prendre le métro pour partir au travail, soit rentrer...


Un jour j'ai compris que c'était à moi de prendre ma vie en main et j'ai quitté ce travail, mon appartement et Paris sans regret. Mais dix ans aprés, je ne peux évoquer mon pont de l'évasion sans émotion. Nul besoin de photo, la vision de ses poutrelles métalliques est ad vitam gravée dans ma mémoire, de même que l'ambiance de ces matins chagrins parisiens ou de ces soirs désespoirs, la vision des voitures, leurs coups de klaxons, les sirènes de pompiers, le bruit des caténers et ces wagons qui s'éloignent doucement dans le petit matin.
Et mon coeur qui se serre.



 

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